jeudi 28 août 2008

Bosphore

Là, les yeux rivés sur la rive
d’en face,
Ton cœur vire au rêve,
Chavire presque ;
Et les bras autour de ton cou
Sont les bras du fleuve qui t’emmène,
peut-être.

Tu dis : « ailleurs »
Tu cries : « là-bas ! »
Tu songes : « si loin… »

Ton âme est quelque part,
Tu nages maintenant.

vendredi 18 juillet 2008

sans titre

Ensemble, sur ce bateau de fureur, je nous emporte, moi et vous, le monde;

Toi, rêveur à la dérive sur une mer en pleurs, tu t'esclaffes sur mon compte, parfois;

La mémoire charrie les pianos bien accordés de nos aventures; notre mésentente est une immense blague.

jeudi 29 mai 2008

Plongée

Plongée


Je vois par la fenêtre, sur le balcon, en face,
Une grande prêtresse psalmodiant sa détresse;
Elle arrose ses joncquilles comme on dit une messe
Ses traits sont distendus, elle maudit la race

Maudite des humains, en ouvrant grand la bouche.
Je pénètre sa gorge, descend par la trachée
Où je découvre un monde rempli de cruautés,
De rancoeurs bilieuses et de clameurs farouches.

L'estomac agité brasse de noires larmes,
Bouillon fulmigineux où macèrent des espoirs
Jadis doux et beaux, aujourd'hui au mouroir;

La vue et puis l'odeur de cette purée m'alarme,
Je tente de remonter, de gagner la lumière
Mais je reste prisonnier au fond de cette misère.

mercredi 28 mai 2008

19h18

Dix-neuf heures dix-huit


Je compte les minutes, les heures et ma monnaie;
Je pense au lendemain, aux risques et aux faits;
J'ai sur le monde quelques profondes théories
qui rentrent dans la page comme des enfants très sages.
Je suis lucide, je suis sérieux, paradoxe mielleux;
Je me gave de viande, de belles phrases sucrées,
je mange sans y penser, sans mâcher, sans arrêt.
J'ai toujours sur ma vie quelques tours d'avance:
je suis un grand coureur, j'étudie les distances,
je suis un beau parleur, j'aime les résonnances.
Je me lève chaque matin, un oeil sur le compteur;
les chiffres se chevauchent, les durées, les grandeurs,
J'ai la vue qui se trouble, serais-je un peu malade?
J'ai de grandioses projets, je promeus mon futur;
J'investis dans le rêve, je note mes impressions,
avec une mine dure, dans une chambre obscure.
Je suis un humaniste, social, très social;
J'ai avec le monde de grandes affinités, une amitié profonde,
quelques querelles muettes, des ententes entendues;
je lui dois bien cela, c'est lui qui m'entretient,
jour après jour, tout est très bien réglé.
J'aime les paysages, les nudités lassives
je pense à ma lessive;
J'aime le vent, les dunes, les orients oranges
- mais pourquoi ne m'aimes-tu pas?


Ma langue dans son sexe, je m'enivre et suffoque:
le plaisir m'envole, ma liberté louvoie;
Je cherche pendant des siècles le chemin le plus long
Vers ma mort insipide, un matin de juillet.
Je perds un peu mon temps,
Je gagne un peu d'argent,
Je fais un peu l'amour,
Tout cela est d'un bel équilibre, les tons sont appliqués.
J'ai un petit ordinateur, un blog, une carte d'identité,
quelques dollars pour exister;
Tout s'éloigne trop vite, je peine à suivre la marche,
Je m'empêtre dans mes lacets, mes chaussures valent soixante euros vingt-cinq.
Je cogne ma tête contre un mur mou,
lacère mon visage de mon absence d'ongles,
me traite de tous les noms, impropres et infâmes.
Parfois je vois une route, aux contours inexistants,
un chemin de traverse pour couper mes errements;
ma poitrine, alors, se soulève
puis retombe bêtement.

samedi 24 mai 2008

Garçon!l'addition de ma vie me paraît salée...

L'immeuble en face du café a été posé aujourd'hui. Les ouvriers sont arrivés tôt ce matin, alors que la rue était encore silencieuse, à l'aube de ce samedi ensoleillé. Quelques oiseaux les ont observés en piaillant, qui s'affairaient et déployaient force et vivacité pour – non pas édifier, car ils l'ont apporté d'une seule pièce sur un immense chariot – mais installer le bâtiment entre ses deux voisins. Avant cela, il n'y avait là qu'un trou, offrant une perspective sur la rue perpendiculaire. Sans doute un promoteur aura-t-il pensé à combler ce vide par ce curieux monument; il aura pensé que les façades de la rue étaient trop claires, que cela ne convenait pas au quartier. Alors ils ont posé l'immeuble, que pourtant personne ne remarque – même pas les voisins – comme ça, un matin de mai. Il est de mon avis qu'ils ont bien fait, que c'est une bonne idée; il apporte effectivement une teinte vive dans la pâleur ambiante; et quand, comme en cette fin d'après-midi, le soleil donne sur le trottoir d'en face, on a plaisir à contempler sa couleur orange-ocre et ses ornements gris-bleus, qui donnent une impression de trompe-l'oeil. Seuls se détachent franchement en relief les balcons des trois premiers étages (le quatrième et dernier en est dépourvu).
L'immeuble porte le numéro 50, peint en blanc sur une sphère noire. Les gens passent devant sans le remarquer et, chose notable, personne n'en sort et personne n'y pénètre. Cela est plutôt normal, puisqu'il a été posé ce matin. Pourtant, s'il on regarde attentivement on aperçoit des objets sur les balcons et on devine du mobilier dans les appartements. Et quand, en ce même samedi, j'ai observé longuement les fenêtres, j'ai aperçu des formes qui se mouvaient à l'intérieur: la petite silhouette d'un enfant qui coure, le dos d'un homme vraisemblablement assis et, un peu avant le coucher du soleil, le buste d'une femme qui semblait regarder fixement en direction de la petite friperie du trottoir d'en face, qui jouxte le café où j'étais assis.

Je suis revenu plusieurs fois au cours des semaines suivantes, et j'ai pu encore apercevoir des formes humaines derrière les fenêtres; une fois, même, une des portes-fenêtres du deuxième étage donnant sur le balcon s'est ouverte, et un homme âgé, en pantalon et chemise beiges, s'est assis sur une chaise et a regardé la rue en fumant pendant une bonne heure. Puis il s'est levé, avec infiniment de lenteur, et est rentré, refermant la porte-fenêtre derrière lui. La femme, à l 'étage supérieur, était là, le visage collé contre la fenêtre, qui observait encore la boutique en face.

Pas une seule fois durant les mois suivants je n'ai vu quelqu'un emprunter la porte d'entrée du bâtiment. J'ai pourtant passé de nombreuses heures à la terrasse du café, assez régulièrement.

Quand je suis revenu à Berlin, plusieurs années après, j'ai constaté avec surprise qu'à la place de l'immeuble il y avait le même trou qu'à l'origine, donnant sur la même rue perpendiculaire. La rue était de nouveau pâle et uniforme, arborant ses façades blanches, beiges et grises.
Depuis je repense souvent au visage de cette femme. Je crois que j'aurais pu l'aimer. Mais je n'ai pas saisi ma chance, n'ai jamais esquissé le moindre geste pour me faire connaître, pour savoir si tout cela était réel.
J'ai pris quelques rides, je me sens un peu seul et j'ai l'impression d'avoir été immobile longtemps, ma vie durant.
Cette rue ressemble à mon existence: je l'ai observée.

Solitude et boyaux


La capitale allemande, ses espaces et ses heures

Coulent sur mon corps inquiet

Y déposant un limon enfantin


Je pédale au hasard

Tout comme je vis

La mort, elle, aura un lieu, sans doute


Pour l'instant je remplis

ma panse et les chiottes

de nourritures larges

et de tristesses lâches


Cela ne m'empêche pas

    - car je me prête au jeu -

De sourire à ces femmes

Et d'aimer mes amis

Qui s'élèvent loin, très loin


Les berlinoises promenades

toujours en vacances

Balaient enfin le temps -

le temps de mon séjour sur terre


Ma solitude creuse

d'artificiels lacs

Que je regarde, paisible, s'éloigner

là-bas;

L'odeur des côtes de porc

et des lourdes saucisses

me rappellent, heureusement,

les sucs et les boyaux:

C'est un apaisement car

les viandes et les sauces

qu'ingurgitent les estivants

annihilent un peu

mon cerveau distendu.


Les enfants courent cul nu

Jouissant des tendresses d'une herbe encore première

Qu'ils foulent d'un pied réel


Les parents les regardent,

Oublient un peu le reste: ils se relâchent

c'est beau


Moi, je suis vraiment seul,

Est-ce un tort, un forfait?

Et tout autour,

sous le soleil de mai,

Se peuple la planète;

le printemps est en fête.

jeudi 22 mai 2008

Poisson ballotté entre Charybde et Sylla

Toujours mes pauvres ventricules
S'agitent comme des mouches.
Ils détectent les écueils où jettent les courants.

Je suis un gros poisson, mais un novice nageur,
Et la respiration
me fait défaut
souvent.

Les vents et les embruns
balaient mes certitudes
et menacent sans cesse mon fragile cerveau,
je suis un poisson ivre, qui regarde les bateaux;
Un poisson qui vomit, c'est très drôle, avouez!

Les requins et les soles, les merlus, les dauphins
Nagent, assurés, dans mes parages brouillés;
En ces fonds aquatiques, ces mers insensées,
je tente de survivre en passant à côté;
Que j'aimerais, pourtant, savoir aimer leurs jeux et,
au moins en de certains moments,
Battre correctement de mes nageoires plombées...