samedi 24 mai 2008

Garçon!l'addition de ma vie me paraît salée...

L'immeuble en face du café a été posé aujourd'hui. Les ouvriers sont arrivés tôt ce matin, alors que la rue était encore silencieuse, à l'aube de ce samedi ensoleillé. Quelques oiseaux les ont observés en piaillant, qui s'affairaient et déployaient force et vivacité pour – non pas édifier, car ils l'ont apporté d'une seule pièce sur un immense chariot – mais installer le bâtiment entre ses deux voisins. Avant cela, il n'y avait là qu'un trou, offrant une perspective sur la rue perpendiculaire. Sans doute un promoteur aura-t-il pensé à combler ce vide par ce curieux monument; il aura pensé que les façades de la rue étaient trop claires, que cela ne convenait pas au quartier. Alors ils ont posé l'immeuble, que pourtant personne ne remarque – même pas les voisins – comme ça, un matin de mai. Il est de mon avis qu'ils ont bien fait, que c'est une bonne idée; il apporte effectivement une teinte vive dans la pâleur ambiante; et quand, comme en cette fin d'après-midi, le soleil donne sur le trottoir d'en face, on a plaisir à contempler sa couleur orange-ocre et ses ornements gris-bleus, qui donnent une impression de trompe-l'oeil. Seuls se détachent franchement en relief les balcons des trois premiers étages (le quatrième et dernier en est dépourvu).
L'immeuble porte le numéro 50, peint en blanc sur une sphère noire. Les gens passent devant sans le remarquer et, chose notable, personne n'en sort et personne n'y pénètre. Cela est plutôt normal, puisqu'il a été posé ce matin. Pourtant, s'il on regarde attentivement on aperçoit des objets sur les balcons et on devine du mobilier dans les appartements. Et quand, en ce même samedi, j'ai observé longuement les fenêtres, j'ai aperçu des formes qui se mouvaient à l'intérieur: la petite silhouette d'un enfant qui coure, le dos d'un homme vraisemblablement assis et, un peu avant le coucher du soleil, le buste d'une femme qui semblait regarder fixement en direction de la petite friperie du trottoir d'en face, qui jouxte le café où j'étais assis.

Je suis revenu plusieurs fois au cours des semaines suivantes, et j'ai pu encore apercevoir des formes humaines derrière les fenêtres; une fois, même, une des portes-fenêtres du deuxième étage donnant sur le balcon s'est ouverte, et un homme âgé, en pantalon et chemise beiges, s'est assis sur une chaise et a regardé la rue en fumant pendant une bonne heure. Puis il s'est levé, avec infiniment de lenteur, et est rentré, refermant la porte-fenêtre derrière lui. La femme, à l 'étage supérieur, était là, le visage collé contre la fenêtre, qui observait encore la boutique en face.

Pas une seule fois durant les mois suivants je n'ai vu quelqu'un emprunter la porte d'entrée du bâtiment. J'ai pourtant passé de nombreuses heures à la terrasse du café, assez régulièrement.

Quand je suis revenu à Berlin, plusieurs années après, j'ai constaté avec surprise qu'à la place de l'immeuble il y avait le même trou qu'à l'origine, donnant sur la même rue perpendiculaire. La rue était de nouveau pâle et uniforme, arborant ses façades blanches, beiges et grises.
Depuis je repense souvent au visage de cette femme. Je crois que j'aurais pu l'aimer. Mais je n'ai pas saisi ma chance, n'ai jamais esquissé le moindre geste pour me faire connaître, pour savoir si tout cela était réel.
J'ai pris quelques rides, je me sens un peu seul et j'ai l'impression d'avoir été immobile longtemps, ma vie durant.
Cette rue ressemble à mon existence: je l'ai observée.

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